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II

C'est dans les premières années du règne d'Abd-ul-Hamid qu'un diplomate ottoman, élève du grand-vizir Réchid Pacha, et incarnant en sa personne les idées du parti rétrograde vieux-turc, qui avait été écarté des affaires publiques durant tout le règne d’Abd-ul-Aziz, a eu l'occasion de s'approcher du souverain et de lui présenter un manuscrit qui n'était autre que la traduction en turc du Prince de Machiavel. Ce diplomate-traducteur qui devait avoir une si malheureuse influence sur les destinées de la Turquie et qui, lors de l'ouverture de la question bulgare, a mis dans le palais de Yildiz les fondements de cet effacement à outrance devant la Russie, s'appelait Youssouf Riza bey (depuis Youssouf Riza pacha, mort en 1893), président de la Commission des Réfugiés après la guerre turco-russe et conseiller intime de Sa Majesté.

Après les détrônements successifs de son oncle et de son frère, la hardie tentative d'Ali-Suavi qui, peu de temps après l'avénement d'Abd-ul-Hamid, a attaqué avec trois cents réfugiés musulmans de Roumélie le palais de Dolma-Baghtché et a réussi à pénétrer jusque dans les appartements mêmes du souverain, avait eu sur le caractère soupçonneux de celui-ci une influence désastreuse. On a souvent dit que le souverain actuel de la Turquie était hanté par la folie de persécution ; le Sultan n'est sans doute pas un irresponsable ; mais il est évident que son caractère le pousse à voir noir partout et à douter de tout.

Déjà immédiatement après le coup de main d'Ali-Suavi, un certain Youssouf bey, mort plus tard en exil, le tcherkess Ahmed Djelaleddine, de l'entourage du souverain, et le général de division Hadji Hassan pacha, gouverneur de Béchiktach, avaient organisé, par ordre d'Abd-ul-Hamid, une espèce de police politique autour du Palais et dans la ville. Cela avait été le premier pas dans le système de rapports secrets.'

La lecture de la traduction du Prince et les conseils intéressés du rusé Youssouf Riza ont raffermi Abd-ul-Hamid dans cette voie; il est arrivé graduellement à faire de toute l'organisation administrative, judiciaire et militaire de la Turquie une vaste filière de police secrète dont le centre se trouve au palais de Yildiz dans son cabinet de travail même. Pensant avec raison que tout espionnage sans contrôle ne peut être qu'une duperie, le Sultan a voulu contrôler les faits et gestes de ses 'serviteurs' les plus 'fidèles,' et jusque de ceux que sa confiance chargeait d'espionner les autres; on a établi au Palais un 'cabinet politique' dont le premier titulaire fut Ahmed Djelaleddine (actuellement général de division, quoiqu'il n'ait conquis ses grades

dans le noble métier d'espionnage), et dont le titulaire actuel est Cadri bey, ancien secrétaire d'Ahmed Djelaleddine, devenu plus tard son ennemi et son dénonciateur. Mais à côté de ce cabinet officiel, d'autres cabinets politiques pullulent dans le palais, dans les bureaux des ministères, dans toutes les classes de la société, dans les résidences des personnalités en vue, dans les harems, et jusque dans certaines maisons malfamées de Péra.

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Depuis les grands dignitaires de l'Empire jusqu'au dernier greffier de tribunal tout le monde se moucharde réciproquement ; et comme les hommes de réelle capacité et d'honneur ne pouvaient pas être utiles au Sultan dans cette nouvelle voie, ils ont dû céder leurs places à des sycophantes sans conscience qui se signalaient par leurs intrigues et dont le favoritisme insensé du souverain faisait des personnalités importantes.

La conséquence de ce système a été que pendant les vingt dernières années toutes les grandes charges de l'Empire, toutes les fonctions importantes ont passé entre les mains des mouchards.

Lord Salisbury, parlant il y a un an sur la situation actuelle de la Turquie, déplorait cette pénurie d'hommes d'état capables qui est vraiment la plus grande pauvreté pour un empire; cette pénurie, c'est le système d'espionnage d’Abd-ul-Hamid qui l'a créée et rien ne peut actuellement y remédier, car pour rendre à l'administration sa marche normale il faudrait renvoyer ou pensionner plus de cinquante mille fonctionnaires !

Les suites de cette politique du Sultan ont été incalculables ; les conditions les plus élémentaires d'une administration régulière ont été négligées. Les confusions créées par des rapports secrets contradictoires ont paralysé la marche régulière des affaires ; les créatures du Palais et les mouchards de l'administration ont profité des circonstances pour contenter des animosités personnelles et pour rançonner de paisibles citoyens. Et comme avec un rouage pareil

est naturel que tout le monde ait des griefs-le voleur autant que le volé, l'un pour ne pas pouvoir voler davantage, l'autre pour être privé de son bien-il en est résulté un mécontentement général qui, par une fatalité compréhensible, s'est tourné contre le souverain. De sorte qu'aujourd'hui à Constantinople ceux qui parlent avec plus d'aigreur contre le Sultan sont souvent ses grands espions mêmes.

Quelques chiffres d'ailleurs suffisent pour prouver à quelle extrémité sont arrivées les choses. Le nombre des rapports secrets' adressés journellement de Constantinople et des provinces à des personnes ayant des relations directes avec le souverain est évalué à six mille et le nombre de ceux soumis au Sultan lui-même à plus de trois cents ; quatre chambellans sont chargés de dépouiller cette volumineuse correspondance et d'en donner connaissance au souverain ; il y a dans le palais plusieurs commissions qui s'occupent d'enquêtes sur les faits rapportés et des tribunaux exceptionnels sont formés pour questionner les personnes dénoncées. Les grands-vizirs mêmes, tout en gardant leurs charges, passent quelquefois devant ces tribunaux pour répondre d'un fait dénoncé.

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La méfiance du Sultan a augmenté d'une manière exagérée le personnel du Palais, qui monte actuellement à douze mille personnes, tandis que l'infanterie et la cavalerie chargées de la garde de la résidence impériale présentent un nombre de vingt-cinq mille soldats campés dans diverses casernes aux environs du Yildiz et formant un triple cordon.

Beaucoup de nouvelles fonctions ont été créées pour caser les soidisant dévoués' de sa Majesté et on a prodigué outre mesure titres, dignités et décorations. Le nombre des maréchaux et des vizirs dépasse actuellement les cent-cinquante et il existe un nombre incalculable de généraux de division, de généraux de brigade et de colonels qui n'ont jamais vu le feu autrement que dans des tableaux.

Et tandis que les dépenses augmentaient sans cesse, la pression exercée sur les chrétiens venant s'ajouter aux effets de la mauvaise administration, diminuait les revenus. C'est ainsi qu'a été créée, aussi au point de vue financier, une situation presque inextricable. .

Et il ne faut pas croire que toutes ces combinaisons ont eu au moins pour résultat d'assurer au Sultan un service de renseignements exacts ; s'il y a quelqu'un mal renseigné en Turquie, c'est assurément le Sultan; tout le monde est intéressé à le tromper, car c'est à force d'alimenter ses craintes que les grands et les petits espions réussissent à garder leurs places !!

III

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Ainsi d'un côté on excitait le musulman contre le chrétien, tandis

que

de l'autre le système d'espionnage inaugurait un nouveau régime dans lequel toutes les injustices étaient possibles.

Après les massacres bulgares, après la guerre turco-russe, la question arménienne a eu le malheur d'éclore juste au moment où ce double courant cherchait un nouvel aliment.

L’Anatolie, dont l'Arménie forme une partie importante, a toujours été considérée par les diplomates' du régime actuel comme le dernier refuge des Turcs; ces diplomates se sont habitués depuis longtemps à l'idée d'être les mussafirs (les hôtes) de l'Europe, et ils connaissent très bien les visées de l'Autriche sur la Macédoine, de la France sur la Syrie et de l'Italie sur la Tripolitaine ; d'autre part ils ne sont jamais sûrs du Hédjaz, où l'élément turc est exécré

· Au sujet de l'extension qu'a prise l'espionnage, voilà une parabole qu'on raconte souvent à Constantinople et qui ne manque pas de saveur:

*Le bon Dieu va un jour à Constantinople pour s'enquérir de visu de la situation ; accompagné de l'ange Gabriel il s'approche du toit de la première maison qu'il voit et regardant d'une fenêtre il aperçoit une foule de gens qui écrivent des lettres, en évitant chacun que leurs voisins lisent la lettre écrite.

- Que font ces gens ? demande le bon Dieu à l'ange.

Ils font des rapports secrets au Sultan. Et l'ange Gabriel d'ajouter malicieusement:

Ne vous penchez pas tant, Seigneur; s'ils vous apercevaient ils seraient capables de faire un rapport secret même contre vous!'

et qui se trouve d'ailleurs en état de perpétuelle révolte. A la première guerre européenne il faudrait sans doute aux Turcs de reculer vers l'Asie, si même Constantinople restait entre leurs mains ; or, en cédant quelques provinces de la frontière à la Russie, il restait encore assez de place pour faire bonne figure comme puissance asiatique de second ordre, et voilà que les compétitions arméniennes venaient créer des difficultés de ce côté.

On a persuadé le Sultan qu'il hâterait la perte de son empire en acquiescant à la moindre concession en faveur des Arméniens ; incapable de comprendre qu'en défaut de tout avantage politique il devait au moins à ses sujets arméniens une administration impartiale et juste, le Sultan a, au contraire, voulu étouffer la question en opprimant le malheureux peuple auquel cette question appartenait.

La seule consolation de l'Arménien avait été jusque là la liberté relative avec laquelle il pouvait exercer sa foi, parler sa langue, vénérer les grandes figures de son histoire. Quand l'Arménien de Constantinople, à la fête du héros national Vartan, chantait à l'école de son quartier la cantate de vengeance et allait voir le soir au théâtre l'épopée de la guerre religieuse de 451 (p. J.-C.), il était content. Il y avait là une vie idéale, faite de souvenirs, qui suffisait à satisfaire ses aspirations.

Le Sultan, aveuglé par son fanatisme, a attaqué la nation arménienne de son côté le plus sensible; il n'existait encore aucun comité révolutionnaire quand le Sultan a défendu l'impression dans son empire et l'étude dans les écoles arméniennes de l'histoire d'Arménie, ainsi que les représentations théâtrales tirées de cette histoire. Peu à peu l'oppression s'est accentuée ; il a été défendu aux journaux d'employer le mot 'Arménie,' de faire allusion au passé de la nation, de traiter même les affaires nationales. On a commencé à arrêter les Arméniens sous de futiles prétextes; porter la coiffure nationale dite Arakhdji même était considéré comme un crime et les délinquants jetés dans les cachots.

Les espions enchérissant sur les tendances du Palais, se sont mis de suite à signaler des complots et révolutions alors qu'il n'en existait

Tout le monde s'attaquait à l'Arménien et une animosité de race et de religion, alimentée aussi en partie par la presse turque de Constantinople, s'est ainsi enracinée peu à peu dans le cæur du Turc.

Il n'en fallait pas davantage pour donner l'éveil à l'Arménien; privé de son histoire passée, il était naturel qu'il désirât s'en faire une nouvelle ; l'oppression morale et économique l'y poussait déjà; c'est presque sous le coup d’une nécessité que les comités se sont formés et les Turcs s'en sont effrayés avec d'autant plus de raison que l'existence des comités se révélait à Constantinople et dans les provinces par une activité calculée et méthodique.

Un gouvernement sage aurait vu dans la formation même de ces comités et surtout dans la facilité avec laquelle ils réussissaient à

aucun.

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enrôler des adeptes la condamnation de sa politique, puisque cette politique donnait naissance à une organisation dangereuse pour l'Empire. Le Sultan y a vu, au contraire, la confirmation de la justesse de la direction qu'il avait donnée à la cupidité de ses fonctionnaires et au fanatisme de ses sujets musulmans.

Alors, les régiments kurdes de Hamidieh ont été formés, tandis que le régime des suspects devenait de jour en jour plus sévère ; des arrestations en masse ont eu lieu et les tortures les plus barbares ont été données aux Arméniens dans les prisons.

Les ulémas et les cheikhs excitant continuellement leurs coreligionnaires, les fonctionnaires et les espions opprimant sans cesse les Arméniens qu'ils signalaient au fanatisme musulman comme les ennemis de la foi et de l'empire !' (duchmeni dine ou devlett), il en est résulté une tension de rapports qui devait naturellement avoir pour conséquence l'effusion de sang à la première occasion. L'écho

que les massacres de Sassoun ont trouvé en Europe y a servi de prétexte; le courage avec lequel les Arméniens ont mis sous les yeux du monde civilisé les circonstances dans lesquelles leurs malheureux compatriotes avaient été passés au fil de l'épée a encore aiguisé la haine du Sultan, qui se voyait cette fois personnellement

en cause.

Ayant ordonné lui-même le massacre, c'était sa responsabilité personnelle qui se trouvait engagée; le Sultan a vu qu'il y allait peut-être de son trône et n'a pas hésité à jouer son atout.

Aussi son premier soin a-t-il été de mettre le hola sur l'Arménien qu'il a dénoncé cette fois comme en état de rébellion ouverte ; il s'est ensuite servi du fanatisme musulman comme d'une arme à opposer à toute intervention étrangère en faveur des Arméniens et même à toute tentative de protection morale.

En effet, avant que les massacres eussent commencé, il signalait déjà l'éventualité de l'explosion du fanatisme musulman aux diplomates étrangers toutes les fois que ceux-ci le mettaient au pied de mur pour obtenir quelques concessions !

Et il faut noter que le courant libéral chez les Turcs reprenait de force juste au même moment; on avait découvert des sociétés secrètes a l'école militaire, à l'école de médecine et à l'école préparatoire de Kouléli; et au journal Hurriett (La Liberté) publié depuis plus d'un an à Londres par un éminent publiciste arabe qui signe Djivanpire, étaient venus s'ajouter le Mechverett (Le Parlementarisme) et le Mizan (La Balance). Le danger grondait aussi de ce côté, il fallait une nouvelle diversion.?

2 Au lendemain de la manifestation arménienne du 30 septembre 1895 le parti jeune-turc a publié un manifeste à Constantinople approuvant les revendications des Arméniens et invitant les musulmans à s'unir à eux; l'avocat Adjem Izzet effendi, chef du Comité Hurriett, a été arrêté et on ne sait pas ce qu'il est devenu depuis.

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